2) LE COLONEL LYAUTEY COLLABORATEUR DU GENERAL GALLIENI AU TONKIN ET MADAGASCAR

[ 0 ] 25 janvier 2018 |

LE COLONEL LYAUTEY COLLABORATEUR DU GENERAL GALLIENI AU TONKIN ET MADAGASCAR

LE GENERAL GALLIENI ET SES COLLABORATEURS A MADAGASCAR.


– Propaganda and Empire in France
Francophone Area Studies Research Group, University of Portsmouth
and Institut Français de Londres
Une campagne de propagande coloniale:
Gallieni, Lyautey et la défense du régime militaire à Madagascar
(1899-1900)
Pascal Venier
European Studies Research Institute
University of Salford
Abstract
Les maréchaux Joseph Gallieni (1849-1916) et Hubert Lyautey (1854-1934) sont
indéniablement deux des grandes figures du légendaire colonial français et ont, tous deux,
laissés une marque profonde sur l’histoire de la colonisation française. Ce fut avec un sens
consommé des relations publiques que les deux hommes, tant le maître, Gouverneur
général de Madagascar de 1896 à 1905, que le disciple, Commissaire Résident général de
France au Maroc de 1912 à 1925, surent se forger une légende. Cette communication se
propose d’étudier le cas de la campagne de propagande coloniale menée, lors de leur séjour
en France en 1899-1900, par les deux officiers.
L’analyse que nous nous proposons de mener sera conduite à trois niveaux
complémentaires. Il apparaît en effet, que les préoccupations des responsables de la colonie
de Madagascar, s’ordonnaient autour de trois grandes priorités: 1°) Convaincre les
décideurs politiques que les mesures qu’ils recommandaient étaient souhaitables, 2°)
Défendre de façon plus large, le rôle joué par l’armée aux colonies, et en premier lieu dans
la Grande Ile; 3°) enfin d’encourager le développement de la colonisation et la mise en valeur
à Madagascar. A chacune de ces priorités semble correspondre une stratégie de
communication privilégiée, respectivement les contacts personnels, les discours et l’écrit,
ainsi que le recours à l’office d’information et à l’exposition coloniale.
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Propaganda and Empire in France
Francophone Area Studies Research Group, University of Portsmouth
and Institut Français de Londres
Une campagne de propagande coloniale:
Gallieni, Lyautey et la défense du régime militaire à Madagascar
(1899-1900)
Pascal Venier1
Les maréchaux Joseph Gallieni (1849-1916) et Hubert Lyautey (1854-1934) sont
indéniablement deux des grandes figures du légendaire colonial français, et ont tous deux
laissés une marque profonde sur l’histoire de la colonisation française. C’est avec un sens
consommé des relations publiques que les deux hommes, tant le maître, Gouverneur
général de Madagascar de 1896 à 1905, que le disciple, Commissaire Résident général de
France au Maroc de 1912 à 1925, ont sut se forger une légende. Cette communication se
propose d’étudier le cas de la campagne de propagande coloniale menée, lors de leur séjour
en France en 1899-1900, par les deux officiers.
Le 24 mai 1899, le général Gallieni, gouverneur général de Madagascar, débarquait
à Marseille entouré de ses principaux collaborateurs: Noguès, Lallier du Coudray, Roques et
Lyautey. Le “Pacificateur de Madagascar”, fut reçut triomphalement, mais cependant il dut
partagé la vedette dans l’opinion publique et la presse avec le commandant Marchand,
retour de Fachoda avec les membres de la célèbre mission Congo-Nil2. Reçu avec les
1 Lecturer in French History and Politics, European Studies Research Institute, University of
Salford, Manchester.
2 Sur le retour de la mission Marchand : Marc Michel, La Mission Marchand, Paris, Mouton et Ecole
pratique des hautes études, 1972, pp. 239-241.
3
honneurs par le ministre des colonies au Pavillon de Flore le 26 mai, il se vit remettre une
médaille d’or. Quatre jours plus tard, c’était au tour du Président de la République de le
recevoir avec le bureau des deux chambres.
Si les hommes de l’équipe Gallieni étaient fatigués par un séjour prolongé outremer
– le lieutenant-colonel Lyautey relevant par exemple d’une mauvaise bilieuse
hématurique qui faillit lui être fatale – Ils n’en déployèrent pas moins une intense activité
pendant l’année qu’il passèrent en métropole. Il s’agissait là non seulement de défendre les
intérêts de la jeune colonie et plus généralement l’œuvre coloniale de l’Armée, tout en ne
perdant pas de vue, bien sûr, la promotion de leurs propres perspectives de carrière. C’est
ainsi que le général Gallieni, partagea son temps entre sa famille et les nécessités de sa
charge, s’occupant de l’organisation définitive de Madagascar du bureau du Pavillon de
Flore qui avait été mis à sa disposition 3. Les principales questions qu’ils eurent à traiter
furent celles relatives au projet de loi sur l’armée coloniale, au demandes de crédits pour
Madagascar, à la défense du point d’appui de Diégo-Suarez et au projet de chemin de fer
malgache.
L’analyse que nous nous proposons de mener sera conduite à trois niveaux
complémentaires. Il apparaît en effet, que les préoccupations des responsables de la colonie
de Madagascar, s’ordonnaient autour de trois grandes priorités: 1°) Convaincre les
décideurs politiques que les mesures qu’ils recommandaient étaient souhaitables, 2°)
Défendre de façon plus large, le rôle joué par l’armée aux colonies, et en premier lieu dans
la Grande Ile; 3°) enfin d’encourager le développement de la colonisation et la mise en valeur
à Madagascar. A chacune de ces priorités semble correspondre une stratégie de
communication privilégiée, respectivement les contacts personnels, les discours et l’écrit,
ainsi que le recours à l’office d’information et à l’exposition coloniale.
3 La Dépêche coloniale (ci-après D.C.), 25-26 juin 1899.
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Cette étude repose sur le dépouillement d’une série de fonds d’archives tant
d’origine publique que privée. Au Centre des Archives d’Outre-Mer à Aix-en-Provence,
nous avons en particulier utilisées, les Fonds du Gouvernement général de Madagascar et
du Comité français de l’Outre-Mer, et au Archives nationales à Paris, les papiers Lyautey,
l’essentiel des papiers Gallieni, conservés par sa famille, n’est malheureusement pas
généralement consultable.
1. Relations publiques et contacts personnels
L’étude de ce séjour en France, révèle toute l’importance de ce qui relève des
contacts personnels. Vous m’objecterez sans doute qu’il ne s’agit pas à strictement parler
d’une activité de propagande, mais encore faut-il définir précisément le sens que l’on donne
au terme. Il s’agit là pour nos coloniaux de passage à Paris, d’un exercice des relations
publique.
Ainsi, les relations personnelles jouèrent un rôle particulièrement important dans la
conduite des relations publiques de la colonie de Madagascar pendant ce séjour en
métropole.
Si Gallieni s’était entouré du lieutenant-colonel Lyautey, c’était parce qu’il savait
qu’il lui serait précieux, tout à la fois par ses talents de plume et sa puissance de travail qui
en faisaient un chef d’état-major efficace et distingué, mais également par ses relations
personnelles. Lyautey, qui avait beaucoup d’entregent, renoua avec les nombreuses et
influentes relations qu’il avait su entretenir par une active correspondance. Pour avoir
assidûment fréquenté les salons parisiens pendant ses affectations franciliennes, il y avait
ses entrées. Il prisait autant la vie mondaine qu’elle ennuyait profondément le général
Gallieni, peu à l’aise dans les salons.
Lyautey se révéla ainsi particulièrement précieux en raison des relations privilégiées
qu’il entretenait avec quelques ministres clés du cabinet de défense républicaine: le ministre
5
de la Guerre, le général de Galliffet 4, le ministre des colonies, Albert Decrais 5; mais aussi
le ministre de la Marine, Jean-Marie de Lanessan, ancien Gouverneur général de
l’Indochine, qu’il avait côtoyé à Hanoi.6 Ces liens facilitèrent sans conteste l’avancement de
bien des dossiers, dans les bureaux ministériels.
Une partie importante du travail de relations publiques entrepris avait pour objectif
de convaincre tant les décideurs que les bureaux, et le gouverneur général et son équipe
apprirent à faire les couloirs et les antichambres des ministères, et participèrent à un certain
nombre de commissions parlementaires ou encore à des réunions organisées par le Groupe
colonial du Sénat ou celui de la Chambre des députés.
Les liens que Gallieni, mais aussi son chef d’état-major avaient tissés avec le parti
colonial se révélèrent également particulièrement importantes 7. Lyautey semble avoir à cet
égard joué un rôle essentiel. Il entretenait des relations privilégiées avec les principales
personnalités du Parti colonial, c’est ce que montre le dépouillement de sa correspondance
et de son agenda pour la période considérée8. Nous y rencontrons ainsi les noms d’ Eugène
Etienne, du prince d’Arenberg, de Joseph Chailley-Bert, de Jules Charles-Roux, d’Adrien de
Montebello, de Paul Bourde, de Robert de Caix de Saint-Aymour, et encore d’Alfred et de
Guillaume Grandidier, de René Millet, de Jules Siegfried, ou d’Auguste Terrier . Les
relations personnelles qu’il développa avec l’armateur et homme politique marseillais Jules
Charles-Roux, président du comité de Madagascar mais aussi commissaire de l’exposition
4 Cf. Archives Nationales, fonds Lyautey (ci-après F.L.), 475 AP 282, note manuscrite non datée de
Lyautey sur ses relations avec le général de Galliffet.
5 F.L., 475 AP 262, Lettre à Blanche d’Aligny, 26 mai 1892.
6 Pascal Venier, Lyautey avant Lyautey (Paris: L’Harmattan, 1997), p. 66. 7 Sur le parti colonial, voir en particulier: Charles-Robert Ageron, France coloniale ou parti colonial,
Paris, P.U.F., 1978, 302 pages; Christopher M. Andrew, Peter Grupp et A-Sydney Kanya-Fortsnter,
« Le Mouvement colonial français et ses principales personnalités 1890-1914 », Revue Française
d’Histoire d’Outre-Mer, 1975, Tome 62, N° 299, pages 640-673 et Christopher M. Andrew et A.
Sydney Kanya-Forstner, « The Groupe Colonial in the French Chamber of Deputies, 1892-1932 »,
Historical Journal, XVII, 1974, pages 837-866. 8 F.L., 475 AP 259-314, Correspondance privée et F.L., 475 AP 227, Agenda pour l’année 1900
6
coloniale de 1900, se révélèrent particulièrement précieuse9 ; de même celles qu’il entretint
avec Joseph Chailley-Bert, le directeur de l’Union Coloniale française 10.
Relevons également l’association de Lyautey, tout comme Gallieni d’ailleurs, avec
un certain nombre de sociétés qui militaient en faveur de l’empire colonial. Il devint ainsi
membre de la société de Géographie, de la Société de Géographie Commerciale de Paris,
de l’Union Coloniale française, du Comité de l’Afrique française, et tout naturellement du
Comité de Madagascar 11.
2. Ecrits et discours de propagande
Un second type d’activité de propagande relève du recours aux écrits et discours
de propagande.
Le général Gallieni attachait une grande importance à la publication des ouvrages
de propagande solidement documentés. Dans une lettre à Lyautey, il insistait ainsi sur le fait
que « les ouvrages sérieux, documentés » avaient « une grande influence sur le vrai public
[…] ces documents permettent de ne pas répondre aux attaques, aux critiques, toujours non
documentées, contre notre œuvre de Madagascar 12. » Il avait déjà au cours de sa déj
longue carrière coloniale eut largement recours à ce types d’ouvrages.
9 F.L., 475 AP 272, Correspondance Jules Charles-Roux. Sur Jules Charles-Roux : Béatrix
Chevalier, Un essai d’histoire biographique : un grand bourgeois de Marseille, Jules Charles-Roux (1841-1918),
mémoire de maîtrise, Faculté des Lettres d’Aix-en-Provence, 1969, XV-156 pages ; et Stuart M.
Persell, « The Colonial Career of Jules Charles-Roux », Proceedings of the Western Society for French
History, 1, 1974, pp. 306-323.
10 F.L., 475 AP 271, correspondance Joseph Chailley-Bert; et C.A.O.M., fonds du comité français
de l’outre-mer (ci-après C.F.O.M.), Union coloniale française 306, Dossier Lyautey. Sur Joseph
Chailley-Bert: Stuart Persell, « Joseph Chailley-Bert and the Importance of the Union Coloniale
Française », Historical Journal, XVII, 1974, pp. 176-185. 11Pascal Venier, op. cit., p. 144.
12 F.L., lettre de Gallieni à Lyautey, Saint-Béat, 2 novembre 1899.
7
Soucieux de présenter un bilan convaincant, il apporta un grand soin à la
préparation de son rapport d’ensemble et mit largement Lyautey à contribution pendant sa
préparation13. L’imposant Rapport d’ensemble du général Gallieni sur la situation générale de
Madagascar d’abord Journal officiel, puis sous la forme de deux forts volumes représentant un
total de plus de 900 pages, avait un caractère tout à fait exemplaire.14 Aussi reçut-il ainsi un
excellent accueil dans la presse, tant coloniale que nationale 15. Le journaliste Edouard
Payen le considérait ainsi comme « un véritable manuel de politique coloniale [dont on]
pourrait extraire tout un ensemble de maximes excellentes 16. » Le général Gallieni publia
également des ouvrages tels que Trois colonnes au Tonkin, relatant son rôle dans la
pacification de la Haute-région du Tonkin, mais aussi La pacification de Madagascar, un
volume préparé par un de ses officiers, le lieutenant Hellot, à partir de son rapport
d’ensemble 17.
En sa qualité de chef d’état-major du gouverneur général de Madagascar, le
lieutenant-colonel Lyautey participa à la rédaction des rapports du général, mais aussi
l’élaboration de textes destinés à être publiés sous forme d’articles, à des fins de
propagande. Son rôle était également de préparer la documentation, lettres et notes de
synthèse fournissant la matière première à des articles favorables à l’œuvre de Gallieni
Madagascar. Ce fut le cas pour un article que Jules Charles-Roux publia dans le Bulletin du
13 F.L.,475 AP 42, lettre de Gallieni à Lyautey, 14 avril 1899.
14 Général Joseph Gallieni, Rapport d’ensemble du général Gallieni sur la situation générale de Madagascar,
extrait du Journal officiel de la République française, Paris : Journal Officiel de la République française,
1899, 2 volumes, 447 et 446 pages..
15 Il est ainsi largement analysé dans Les Renseignements coloniaux, supplément au Bulletin du Comité de
l’Afrique française, juillet 1899, pp. 101-112.
16 Edouard Payen, « L’oeuvre du général Gallieni », Bulletin du Comité de l’Afrique française, juillet 1899,
pp. 204-206.
17 Général Gallieni, Trois colonnes au Tonkin (1894-1895), Paris, Librairie R. Chapelot, 1899 ; ainsi que
La pacification de Madagascar (Opérations d’octobre 1896 à mars 1899), Paris, Librairie militaire R.
Chapelot, 1900, 628 pages.
8
Comité de Madagascar 18. Ce le fut également de la série d’articles que l’historien Ernest
Lavisse publia à partir de notes rédigées par Lyautey, dans La Revue de Paris qu’il dirigeait.
Dans « Une méthode coloniale », il mettait en exergue le caractère exemplaire de la
méthode Gallieni et dans le contexte de l’affaire Dreyfus présentait une intéressante
défense du rôle de l’armée aux colonies 19.
Pendant leur séjour en France, Gallieni et Lyautey prononcèrent un nombre
important de discours et de conférences. Le général parla ainsi, en particulier, devant
l’Union Coloniale française, le Comité de Madagascar, les chambres de commerce de
Marseille, Lyon et Rouen, les sociétés de Géographie de Paris et Marseille, de même qu’à la
Sorbonne. Son chef d’état-major ne fut pas en reste. Le 29 novembre 1899, Lyautey
prononçait en présence de Gallieni, une allocution à la Réunion annuelle du groupe de
Paris de la Société d’économie sociale, le 29 novembre 1899. Le 21 décembre, à l’hôtel
Terminus, il donna au dîner mensuel de l’Union coloniale française et du Comité de
Madagascar une conférence sur l’utilisation de l’armée aux colonies, dont il tira bientôt son
célèbre « Du rôle colonial de l’armée » 20.
21. Le 19 février 1900, c’était au 38ème dîner de la
réunion des voyageurs français, présidé par le prince d’Arenberg, qu’il reprenait les idées
essentielles de son article 22.
18 Jules Charles-Roux, « Le général Gallieni », Bulletin du Comité de Madagascar, 1899, pp. 7-23 et F.L.,
475 AP 272, lettre de Charles-Roux à Lyautey, 8 juillet 1899.
19 Adressant à Lyautey, une première version de son rapport d’ensemble, le général Gallieni lui
écrivait : « Je vous envoie le rapport annoncé. […] Voyez ce que vous pouvez en tirer en bien pour
Lavisse, qui m’a demandé une note lui permettant, au moment de ma rentrée en France, de faire
dans la Revue de Paris un ou deux articles sur notre oeuvre à Madagascar. » F.L., 475 AP 42, lettre de
Gallieni à Lyautey, 14 avril 1899.
20 « Une conférence du lieutenant-colonel Lyautey », La Quinzaine coloniale, 10 janvier 1900, pages
31-32.
21 Lieutenant-colonel Hubert Lyautey, « La Colonisation à Madagascar par les soldats », La Réforme
sociale, 1er janvier 1900, pp. 129-139. 22 Allocution au 38ème dîner de la réunion des voyageurs français, le 19 février 1900. Hubert
Lyautey, P.A., pp. 3 à 9.
9
Il s’agissait pour l’équipe Gallieni, à une époque où la politique menée à Madagascar
depuis 1896 était vivement critiquée, de se défendre et de se justifier, en présentant un bilan
positif. Nous sommes là dans une dialectique dont les termes s’articulent entre
anticolonialisme et propagande coloniale.
Cette période délicate fut marquée par le double contexte de l’affaire Dreyfus et de
l’affaire Voulet-Chanoine. L’antimilitarisme colonial, phénomène lié dans une certaine
mesure au courant antimilitariste issu de l’affaire Dreyfus, sensible dès l’année 1898, connut
une vive poussée en 1899-1900 23. Les articles s’articulant autour du thème du militarisme
colonial se multiplièrent alors même qu’étaient dénoncés les excès et les débordements des
militaires aux colonies. Les excès du corps d’occupation de Madagascar furent violemment
dénoncés par Paul Vigné d’Octon auteur d’une série d’articles puis d’un ouvrage des plus
polémiques La Gloire du sabre24. Deux éditorialistes de la Politique coloniale, Lamy et Carol
dénoncèrent pour leur part le régime de l’administration militaire dans la Grande Ile25.
Certains hauts fonctionnaires civils du gouvernement général de Madagascar menaient eux
aussi en sous-main campagne contre l’administration militaire à Madagascar, et souhaitent
voir le général Gallieni remplacé par un fonctionnaire civil 26.
Pour contrebalancer ce flot de critiques, le général Gallieni et son équipe se
lancèrent dans une opération de propagande, pour défendre la légitimité de l’armée aux
colonies. La principale contribution à ce débat, fut l’article publié par Lyautey dans La
Revue des deux mondes qui s’affirma comme le manifeste de la nouvelle école militaire
coloniale et bientôt un classique de la pensée militaire française. Si l’on a parfois voulu voir
dans ce texte l’apologie d’un régime militaire aux colonies, il faut souligner que telle n’était
23 Voir par exemple J.-L. de Lanessan, La République démocratique, Paris, Alcan, 1898, pp. 128-129.
24 Paul Vigné d’Octon, La Gloire du sabre, Paris, Flammarion, 1900, 252 pages.
25 Jean-Pierre Biondi et Gilles Morin, Les Anticolonialistes (1881-1962), Paris, Robert Laffont, 1992,
pp. 52-56; et Yvan-Georges Paillard, Les incertitudes du colonialisme. Jean Carol à Madagascar, Paris,
L’Harmattan, 1990, pp. 5-34.
26 F.L., 475 AP 42, lettre de Gallieni à Lyautey, 10 octobre 1899.
10
pas l’intention de Lyautey. Dans une allocution prononcée le 19 février 1900 au 38° dîner
de la réunion des voyageurs français, il s’efforçait de faire clairement ressortir ce qu’il
considérait comme l’ « idée maîtresse » de son article : la défense d’un « régime mixte » aux
colonies 27. Lyautey se défendait d’ailleurs, on ne peut plus clairement, de présenter un «
plaidoyer exclusif en faveur du régime militaire 28. » Il soulignait avec insistance que l’ «
étiquette du régime » n’importait guère et que la question « des mérites respectifs du régime
militaire et du régime civil » ne devait pas être posée sous forme d’un dilemme, car c’était
en fait le choix des hommes qui importait.
3. Le Comité de Madagascar, l’exposition coloniale
et la promotion de la mise en valeur
Un dernier type d’activité de propagande relève du recours à un office
d’information particulièrement actif à l’occasion de l’exposition coloniale de 1900. Il
s’agissait dans ce cas essentiellement de promouvoir le développement de la colonisation
Madagascar et la mise en valeur de la Grande Ile.
Gallieni avait sut établir des liens de collaboration avec le Comité de Madagascar,
qui de 1898 à 1905, sous l’impulsion de Jules Charles-Roux, joua véritablement en rôle
d’organe officieux du gouvernement général de Madagascar 29. Le général Gallieni comprit
en effet tout le parti qu’il pourrait tirer du Comité de Madagascar pour mieux faire
connaître la colonie dans le public et en favoriser le développement économique. Il
27 Allocution au 38° dîner de la réunion des voyageurs français, 19 février 1900. Hubert Lyautey,
Paroles d’Action: Madagascar, Sud-Oranais, Oran, Maroc (1900-1926), Paris, Armand Colin, 1927, pp. 3-
9.
28 Hubert Lyautey, « Du rôle colonial de l’armée », in L.T.M., p. 629. 29 Sur le comité de Madagascar: Pascal Venier, “Le Comité de Madagascar (1894-1911)”, Omaly sy Anio
(Revue d’Histoire, Université de Madagascar), vol. 28, 1988, pp. 43-56.
11
s’efforça d’établir avec celui-ci des relations de coopération et le dota à partir de 1898 d’une
subvention de la colonie, qui contribua utilement au financement de son fonctionnement.
Les statuts du comité, précisés en 1900, prévoyaient que “Le Comité de Madagascar
a pour but de faire connaître notre nouvelle colonie, d’aider par tous les moyens possibles
sa colonisation, à son développement économique et commercial, en étudiant les questions
d’intérêt général qui la concernent et en facilitant à chacun de ses membres la défense de
ses intérêts particuliers”30.
La publication de périodiques et d’ouvrages destinés à faire connaître Madagascar,
fut un des moyens d’action privilégiés du Comité. D’ailleurs son président Charles-Roux
déclarait à ce propos à l’assemblée générale de 1899 que, “Faire connaître Madagascar sous
ses faces les plus diverses, l’étudier sur les pas de nos soldats, pour ainsi dire, aux points de
vue les plus variés de sa mise en valeur en mettant chacun au courant des ressources qui
peuvent s’offrir à la sciences, à l’industrie, au commerce, à l’activité de nos compatriotes en
un mot, tel est bien le but de nos constantes préoccupations. Aucun moyen ne nous paraît
plus efficace pour l’atteindre que de répandre autour de nous et sur tous les points du pays,
des publications aussi complètes que possible et tenues constamment à jour, c’est-à-dire
même d’infiltrer partout des idées neuves sur la colonie de la Grande Ile, des
renseignements exacts et précis sur sa situation politique et économique.”31 La Revue de
Madagascar publiait ainsi régulièrement des articles faisant connaître l’île et la population de
Madagascar, aux points de vue historique, ethnographique, économique et scientifique.
Une réalisation importante du comité, fut la publication, en juin 1899 pour
coïncider avec le retour de Gallieni, du Guide de l’immigrant à Madagascar.
32 Il s’agissait en
faite de la seconde édition, très largement remaniée d’un ouvrage initialement publié au
moment de l’expédition de Madagascar. L’ouvrage comprenait trois forts volumes in-8°,
30 Ibidem.
31 CFOM 443, Procès-verbal de la séance du conseil du 28 janvier 1898.
32 CFOM, Procès-verbal de la séance du conseil du 19 juin 1898.
12
accompagnés de cartes et de plans. Il avait été composé à partir des travaux des
collaborateurs civils et militaires du général Gallieni, dont l’ensemble avait été coordonné
par le capitaine Nèples.33 Mais le grand malgachisant qu’était Alfred Grandidier en avait
effectué la rédaction et l’harmonisation: “La matière de cet important ouvrage a été fournir
à M. Grandidier par M le gouverneur général et les officiers placés sous ses ordres, mais
c’est M. Grandidier qui a mis en œuvre ces matériaux, grâce à un travail acharné pendant
six mois sans interruption.”34 De cet ouvrage fut tiré, sous un plus petit volume un manuel
pratique destiné aux émigrants et colons potentiels.35
Il faut également relever parmi ces activités de propagande, celles du Bureau de
colonisation. En 1898, Clément Delhorbe avait obtenu au cours d’un voyage à Tananarive
que le général Gallieni confia définitivement au comité, le bureau de colonisation que celuici
désirait voir fonctionner à Paris.36 Une subvention annuelle de 12 000 F lui fut pour cela
accordée par la colonie. “La société devenait dorénavant, pour les intérêts de la
colonisation, l’intermédiaire officiel entre le gouvernement de l’île et la métropole.”37 Une
des activités du bureau de colonisation était de s’occuper du placement des employés dans
la colonie. Le comité devint également le correspondant officiel de la colonie à Paris, et le
dépositaire de ses publications.
Un temps fort de la campagne de propagande menée par le gouvernement général
de Madagascar fut assurément la participation de la colonie à l’exposition universelle de
1900. Le comité de Madagascar joua également là un rôle fondamental. Il est intéressant de
souligner au passage qu’il avait été au nombre des sociétés qui avaient été à l’origine de
l’initiative d’organiser une exposition coloniale à cette occasion.38 En effet, en avril 1898,
33 CFOM 443, Discours de Charles-Roux à l’assemblée générale du 31 mai 1899.
34 Guide de l’immigrant à Madagascar.
35 CFOM 443, Discours de Charles-Roux à l’assemblée générale du 31 mai 1899.
36 Ibidem.
37CFOM 443, Déclaration de Jules Charles-Roux à la séance du conseil du comité, 29 juin 1898.
38 CFOM 319, U.C.F., Exposition universelle de 1900, dossier de coupures de presse.
13
les présidents de l’Union coloniale française, du Comité de l’Afrique française, de la Société
des ingénieurs coloniaux et du Comité de Madagascar avaient adressé au commissaire
général de l’Exposition universelle de 1900 une demande d’organisation d’un congrès
colonial, qui en fait devait déboucher sur l’exposition coloniale.39 Ce fut d’ailleurs le
président du Comité de Madagascar, Jules Charles-Roux qui fut bientôt nommé
commissaire de l’exposition coloniale, ce qui contribua à ce que le comité y fusse
dignement représenté. L’organisation de la participation de la colonie de Madagascar, et de
son pavillon fut confiée à deux commissaires qui étaient tous deux des membres très actifs
du comité, Jully et Grosclaude.
Le Comité de Madagascar fut représenté à la fois à l’exposition collective organisée
par l’Union coloniale française, et au pavillon de Madagascar, où il occupa une place
particulière. Lyautey et Gallieni ne manquèrent bien sûr pas d’honorer de leur présence
cette exposition modèle. Une exposition des spécimens de la production agricole, forestière
et minéralogique, de l’artisan et … « des types de population » de Madagascar fut organisée
conjointement par le gouvernement général et le Comité de Madagascar.
***
L’étude de cet intermède métropolitain entre deux séjours coloniaux illustre un
aspect essentiel de l’activité de responsables coloniaux exerçant des fonctions de premier
plan aux colonies, celui de représentation de la colonie en question à Paris. La campagne
menée par le général Gallieni, avec l’assistance du lieutenant-colonel Lyautey avait un
caractère tout à fait exemplaire et remarquablement moderne dans sa conception, procédait
d’un sens consumé des relations publiques.
39 CFOM 443, Procès-verbal de la séance du conseil du 29 avril 1898.
14
S’il est difficile d’analyser l’impact que l’équipe Gallieni eut sur l’opinion publique
générale, la campagne de communication et de propagande, qu’elle mena semble avoir été
couronnée de succès même si, en raison du climat politique ambiant, il eut pour Gallieni et
Lyautey un goût amer. Le général conserva le gouvernement général de Madagascar, ce qui
n’allait pas nécessairement de soi. La réorganisation de l’administration de Madagascar qu’il
envisageait fut acceptée par le ministre des colonies, et un Commandement supérieur du
Sud fut créé et confié à Lyautey, récemment promut colonel. L’emprunt malgache fut
enlevé (loi du 14 avril 1900) et la loi du 20 juillet 1900 sur la défense coloniale prévoyait un
crédit de 10,5 millions de francs pour l’organisation défensive du point d’appui de DiégoSuarez.
Une loi sur l’organisation de l’armée coloniale, rattachant les Troupes de Marine au
ministère de la Guerre, fut par ailleurs votée en juillet40. S’il elle n’était pas exactement ce
que souhaitaient Gallieni et Lyautey, leur semblait toutefois représenter un pas dans la
bonne direction.41
40 Jean-Charles Jauffret, « La loi du 7 juillet 1900 sur l’organisation des troupes coloniales : un
accroissement de la puissance ? », in Pierre Milza et Raymond Poidevin, La Puissance française à la «
Belle Epoque ». Mythe ou réalité, Bruxelles, Editions Complexes, 1992, pp. 51-62
41 Pascal Venier, op. cit., pp. 132-134.

LE GENERAL GALLIENI ET SES COLLABORATEURS A MADAGASCAR.
A GAUCHE LE COLONEL LYAUTEY FUTURE RESIDENT GENERAL AU MAROC.

 

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