CASABLANCA – BOUSBIR – QUARTIER RESERVE

[ 0 ] 1 juin 2014 |

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A partir des années 1920, la Résidence va riposter en installant son quartier réservé de la prostitution et l’exploitation des mineures marocaines d’une part, et en organisant des circuits pour les touristes étrangers, qui se livraient à leur sport favori de séances photographiques ! 

Pas loin du célèbre quartier des Habous se trouvait un non moins célèbre quartier nommé Bousbir !

Rassurez-vous, il s'agit bel et bien du cinéma de bousbir, dont l'aspect architectural, intègre des éléments locaux (zellij, tuiles vertes ou bleus, plâtre, arcades etc... Aussi paradoxale que cela puisse paraitre, il me semble que le "quartier réservé" et, sous toute réserve, fait parti des "monuments" classés du patrimoine de la ville de Casablanca.

 

A l'entrée de Bousbir se tenait en faction permanente, un inspecteur étranger en civil en un policier européen, accompagnés de deux agents marocains : Ce sont les architectes du quartier des Habous, qui ont eu la lourde tache de réaliser, le "chef-d'œuvre architectural" du quartier réservé, connu sous le nom de Bousbir, déformation du nom de Prosper Ferrieu, notoirement connu dans le milieu des spéculateurs immobiliers ! La carte postale constituera, un support de "choix" pour propager la réputation "touristique" et "architecturale" de ce haut lieu de la prostitution. La Nouvelle Médina, aura le triste privilège, d'avoir été assimilée, sous le protectorat, à cet innommable endroit de frustration et de honte !

A l’entrée de Bousbir se tenait en faction permanente, un inspecteur étranger en civil en un policier européen, accompagnés de deux agents marocains :

Ce sont les architectes du quartier des … Habous, qui ont eu la lourde tache de réaliser, le

 « chef-d’œuvre architectural »

du quartier réservé, connu sous le nom de Bousbir, déformation du nom de Prosper Ferrieu, notoirement connu dans le « milieu » des spéculateurs immobiliers !
La carte postale constituera, un support de « choix » pour propager la réputation « touristique » et « architecturale » de ce haut lieu de la prostitution. La Nouvelle Médina, aura le triste privilège, d’avoir été assimilée, sous le protectorat, à cet innommable endroit de frustration et de honte !

LA PROPAGANDE COLONIALE ENTRETENAIT L’AMALGAME ENTRE … L’ARCHITECTURE ET LE PROBLEME DE FOND QUI EST CELUI DE L’EXPLOITATION DES MAROCAINES ET L’HUMILIATION PROGRAMMEE PAR LE SYSTEME DIT DE PROTECTORAT.

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Bousbir : La porte d’entrée principale est grand ouverte pour permettre aux touristes, de prendre des photos « souvenirs » de l’extérieur et dans un deuxième temps, à l’intérieur (voir la femme « touriste » encadrée en jaune)

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La légende : « Un groupe d’hétaïres … ». Ce sont de jeunes femmes marocaines des deux confessions, musulmanes et juives, qui sont solidairement exploitées par les réseaux de l’époque !

La propagande coloniale est mobilisée pour chanter les « vertus » de leur bousbir !

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(Lettre d’un Français du Maroc)

Prostitution à Casablanca dans les années 1950:

complicité de fonctionnaires français.

in Esprit, Août 1954, pp.268-271

La traite au Maroc

« A Casablanca, lorsque des femmes arrêtées dans la rue sous le prétexte de racolage, ou même simplement pour défaut de carte d’identité, elles sont emmenées au service des mœurs, boulevard Jean-Courtin; en principe, ce service doit les envoyer au tribunal du Pacha qui, assisté du commissaire du gouvernement, peut les condamner à une peine de prison ou les relaxer.

Mais en réalité, le sort de ces malheureuses dépend uniquement de la fantaisie d’un inspecteur qui a le pouvoir de les condamner au bagne perpétuel le plus odieux.

Seules les laides ou les vieilles sont présentées au Pacha. Pour les autres pas de jugement, on les séquestre au Bousbir ou au quartier réservé du camp militaire, pour être livrées aux Sénégalais, sans autre forme de procès. Là, leur vie durant, ou tout au moins tant qu’elles pourront servir, elles sont enfermées et doivent subir n’importe quel mâle, sous l’autorité d’une maquerelle sans pitié, qui les exploite comme du bétail et s’enrichit à leurs dépens (car tout l’argent est encaissée par la maquerelle).

Sauf exception fort rare, lorsqu’elles sont trop vieilles pour continuer leur métier ou trop malades, celle-ci les jette dehors, aussi pauvres qu’à leur entrée. Avec ce système, des jeunes femmes, dont beaucoup ont un emploi et ne se prostituent qu’occasionnellement, sont transformées en putains de métier.

Qui donc a accordé à ces policiers ce pouvoir monstrueux?

Y a-t-il un arrêté les autorisant à soustraire ces femmes à la juridiction régulière pour les livrer contre leur gré à des patronnes de bordels?

S’il en est ainsi, celui qui l’a signé, si haut placé soit-il, soit être poursuivi et châtié en vertu de l’article 14 du Code pénal qui punit « tout fonctionnaire ou préposé du gouvernement qui aura ordonné ou fait quelque acte attentatoire à la liberté individuelle ». Les coupables tombent également sous le coup de l’article 334 du Code Pénal rendu applicable au Maroc à partir du 29 février 1939, punissant quiconque aura retenue contre son gré une personne dans une maison de débauche ou l’aura contrainte à se livrer à la prostitution.

Est également applicable l’article 341, pour crime de séquestration, qui est punissable de travaux forcés. Il est donc du devoir du Parquet Général d’ouvrir une action judiciaire contre les coupables.

On parle beaucoup actuellement d’une réforme de la Justice au Maroc; encore faudrait-il que les serviteurs de la loi la respectent eux-mêmes. Et une enquête impartiale, menée par des hommes non-inféodés à la police, faite sur place permettant à ces femmes de parler librement, sans crainte de représailles, révèlerait sans doute un nombre considérable de malheureuses ainsi condamnée au bagne par des policiers sans scrupules et sans mandat.

Il est inadmissible que l’administration du Protectorat ait élevé le trafic des femmes à la hauteur d’une institution d’Etat et que des fonctionnaires français soient payés par les contribuables pour se faire les pourvoyeurs de bordels, sous couvert de réprimer la prostitution.

De plus, aucun motif d’hygiène publique ne peut justifier ces agissements.

La propreté la plus élémentaire est inconnue au Bousbir de Casa, et j’ai vu un « client » venir se plaindre au poste de police du bagne d’avoir contracté une maladie  vénérienne. N’importe quel médecin spécialiste de ces questions reconnaît que les risques de contamination sont plus grands dans les quartiers réservés que dans la rue, car les patronnes cherchent toujours à soustraire les filles malades, quitte à les laisser crever, afin d’éviter un manque à gagner.

Faut-il rappeler que ces faits sont contraires à la Déclaration internationale (sic) des Droits de l’Homme du 10 décembre 1948, dont les articles 4 et 5 interdisent la « traite des esclaves et les traitements dégradants ».

Cette déclaration a été signée par la France, qui, par les agissements criminels de certains de ses représentants au Maroc, a forfait à sa signature.

En mettant fin à ces abus indignes d’un pays civilisé, le Gouvernement évitera peut-être au représentant de la France à l’O.N.U. la honte d’avoir à plaider coupable le jour prochain où elle sera accusée d’avoir instauré au Maroc l’esclavage le plus odieux. Car il est difficile de faire entrer ces infamies dans le cadre de l’action sociale de la France au Maroc.

Le 3 septembre 1953, une jeune femme marocaine, employée sans un restaurant de Casablanca, fut arrêtée pour défaut de carte d’identité par un inspecteur et ne reparut point. Mis au courant de ce fait par l’employeur de cette jeune femme, je me rendis le 9 au bureau du commissaire-chef du service des mœurs, boulevard Jean-Courtin. Après avoir consulté ses dossiers, il m’assura qu’étant arrêtée pour la première fois, la femme avait été relâchée. Sachant d’après diverses indications que c’était faux, je me rendis au service de contrôle médical du quartier réservé, où le fonctionnaire préposé à ce service, après avoir consulté son registre devant moi, m’affirma également qu’elle était passée par son service, mais qu’étant saine, elle avait été remise en liberté. En réalité, elle était depuis quatre jours séquestrée illégalement au quartier, chez une maquerelle (…). Je vérifiai le fait, et muni de renseignement, les communiquai au commissaire-chef du service des mœurs. Il fallut bien alors convenir que c’était exact, et la victime fut libérée sur ordre du commissaire, malgré les protestations de la maquerelle.

Je tiens à souligner l’attitude odieuse des deux inspecteurs. Celui qui est responsable de cette séquestration m’affirma cyniquement : « moi, je les envoie toutes au Bousbir, même celles qui sont arrêtées pour la première fois. » Comme j’objectais que ce n’étais pas conforme à la loi, on me répondit: « il n’y a pas de loi. » Un inspecteur marocain qui se trouvait dans le bureau tenta alors de me faire croire que c’était sur sa demande que la prisonnière avait été envoyée au Bousbir. Je lui répondis qu’il mentait et personne ne me contredit. En réalité on lui avait donné à choisir entre le Bousbir et le quartier réservé du camp militaire! Je dois reconnaître que le commissaire-chef du service m’a semblé plus humain; il m’a assuré n’enfermer au quartier réservé que les récidivistes, ce qui est tout de même illégal; car en aucun pays civilisé on ne condamne des êtres à la prison perpétuelle sans jugement.

J’accuse donc formellement au moins un inspecteur d’avoir séquestré et obligé à se livrer à la prostitution une jeune femme, délit réputé crime et réprimé comme tel par l’article 334 du Code Pénal, applicable au Maroc par Dahir du 29-11-39. Je suis prêt à témoigner en justice de l’exactitude de ces faits.

Ce cas est d’autant plus lamentable que cette jeune femme marocaine n’a plus de parents et sans mon intervention elle serait restée enfermée toute sa vie sans motif et au mépris du droit le plus élémentaire.

Deux jeunes israélites, arrêtées le même jour que cette jeune Marocaine ont subi le même sort, et doivent se trouver encore enfermées au Bousbir. Seule une autre femme, trop laide, a été déférée au Pacha.

(Lettre d’un Français du Maroc)

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QUARTIER RESERVE – BOUSBIR –

 ABDERRAHMANE MOUSSAOUI

Abdelmajid Arrif a eu l’excellente idée de dépoussiérer un document d’ethnographie du Maghreb colonial portant sur un sujet marginalisé, voire occulté, par les études d’anthropologie. Les anthropologues de la période postcoloniale l’ont négligé et les contemporains commencent à peine à réparer l’oubli

1. Avec une telle initiative, Abdelmajid Arrif se livre à un exercice doublement périlleux ; car évoquer la prostitution et son histoire, c’est se frayer un chemin hors des sentiers battus, mais aussi réhabiliter une partie de la littérature ethnographique coloniale. Le faire à partir du terrain marocain ne peut être ni fortuit ni anodin quand on est soi-même d’origine marocaine. Parler de la prostitution et de son histoire, un demi-siècle environ après les indépendances des pays du Maghreb, est également une profonde interrogation du présent, quand un tel phénomène constitue une des tristes réalités des grandes villes maghrébines d’aujourd’hui. Avant une longue et édifiante présentation, une note préliminaire d’Abdelmajid Arrif nous prévient que, à part « une légère intervention sur la forme », le texte original a été restitué dans son intégrité. A travers la relecture de ce document, il reprend à son compte un regard qui pourrait être disqualifié du seul fait qu’il ait été porté par un étranger. La présentation nous apprend que cette enquête sur la prostitution a été menée au début des années 1940 par deux médecins, qui ont travaillé pour le compte du service de la santé publique. Aucun exotisme – ni image d’Epinal donc – ne transparaît dans ce rapport cru. Comme nous le précise Abdelmajid Arrif, « les auteurs traitent de la prostitution en tant que fait économique », en l’inscrivant « dans le champ des relations sociales et des dynamiques de changement qui caractérisent, à l’époque, la société marocaine ». L’étude montre en effet que les aspects moraux sont secondaires, sinon inexistants, dans le destin d’une prostituée. Ce sont surtout des raisons objectives – liées à la précarisation et aux différentes ruptures qu’induit le changement –, qui sont à l’origine des trajectoires des prostituées – même si le facteur immédiat demeure, bien sûr, la violence qu’impose un quotidien fait de ruptures et de drames. Pour les auteurs, « les causes de la prostitution sont des causes économiques », et ils préconisent une politique qui s’attaquerait aux racines du mal :à savoir, « la pauvreté, la misère, les salaires insuffisants, le chômage, la faim et des taux démographiques trop élevés »

L A B I B L I O T H È Q U E D E M I D I – c h r o n i q u e s

Abdelmajid Arrif a raison d’insister sur la dimension méthodologique des auteurs. Leur démarche ethnographique est particulièrement novatrice à une époque où les explications essentialistes et normatives étaient assez courantes. Ils choisissent de faire parler le terrain, au présent, restituant les faits recueillis au ras du sol sans les noyer ni les momifier en les enchâssant dans les grandes théories. C’est l’époque où les études des sciences sociales  prennent le relais des études militaires, dans le Maroc colonial comme d’ailleurs dans tout le Maghreb. Des études statistiques combinées à des enquêtes qualitatives basées sur des entretiens, des récits de vies, des documents iconographiques permettent de saisir les multiples dimensions de ce phénomène. Enquête minutieuse qui ne néglige ni l’éclairage culturel, religieux et symbolique, ni les descriptions détaillées des objets et des contextes. Fidèles à la démarche maussienne décrite dans son manuel d’ethnologie, les auteurs s’attachent à observer et classer les faits. Cette étude nous intéresse à plusieurs titres. C’est une étude de microsociologie urbaine. Un quartier, Bousbir, habité par un groupe, les prostituées, est passé au peigne fin. Comme le montre la table des matières, les différents aspects de la vie de la prostituée sont décrits avec précision : son alimentation quotidienne, ses vêtements, ses produits de beauté, son parler… L’image ou le mot local viennent souligner davantage la minutie des descriptions. La prostituée est également observée dans ses relations avec son environnement et avec sa clientèle et sa société d’origine. Les prostituées juives comme musulmanes continuent de respecter les interdits alimentaires et de célébrer leurs fêtes religieuses. La prostitution n’est pas nécessairement le signe d’une rupture morale. Il s’agit en fait d’un double travail : à la fois anthropologie de la ville et anthropologie dans la ville –pour utiliser les catégories de l’anthropologie urbaine aujourd’hui. Partant de la rapide croissance qu’a connue Casablanca en un demi-siècle (20 000 habitants aux environs de 1900 ; près de700 000 en 1951), du fait des changements imposés par la colonisation, les auteurs mettent en exergue les profondes mutations sociales que va connaître la société marocaine, notamment l’éclatement de la famille traditionnelle et de son ordre patriarcal, livrant la femme, sans préparation ni protection, aux lois du marché. Ce qui, entre autres féaux, va engendrer le phénomène de la prostitution. Et ce qui, en outre, va amener, dans le cadre d’une politique coloniale, la création d’un quartier réservé : « En 1914, les autorités locales, pour des raisons d’hygiène, de contrôle politique et de sécurité, décidèrent de grouper dans quelques ruelles faciles à surveiller un certain nombre de prostituées. »

Ainsi, sur les terrains loués à un certain Prosper, sera bâti un quartier que le parler local désignera par « Derb Bousbir » (littéralement « rue Prosper »). Ainsi naîtra le premier quartier de « prostitution surveillée » au Maroc. Au point où, aujourd’hui encore, dans le langage populaire marocain, le nom de bousbir sert à désigner le bordel. Des prostituées venant de toutes les régions du Maroc, et même de quelques villes d’Algérie, vont être parquées ici, le plus souvent de force. Des femmes âgées entre quinze et trente-cinq ans vont passer d’une vie familiale banale à une vie de recluses, selon des trajectoires différentes mais toutes liées à la modernisation et à l’urbanisation accélérées du Maroc colonial. Ouvrières, domestiques, veuves précoces vont se trouver confrontées à un milieu où la valeur de l’argent supplante toutes les autres. Ce qui confortera la thèse très« économiste » des auteurs, manifestement acquis aux thèses féministes de l’époque. Pour eux, « les causes réelles de la prostitution marocaine sont d’abord des causes économiques » –, misère, salaires insuffisants – « auxquelles s’ajoutent les conditions particulières »

L’émigration, la rupture des liens familiaux, les mariages malheureux, la contagion par l’exemple, l’absence d’éducation… ne sont que des causes secondaires .Les auteurs nous restituent des séquences urbaines, montrant comment la ville rend possible des interactions qui finissent par produire le phénomène. Des femmes « venues travailler pour la matinée ou la journée entière, en ville européenne, comme femmes de ménage se trouvent plongées brusquement dans un milieu étranger. Dès les premiers jours, elles sont sollicitées de toutes parts, dans la rue, dans l’autobus, chez les commerçants, au marché, par des hommes qui les méprisent »

. Cette histoire de la prostitution est également une histoire sociale, qui montre des femmes mais aussi des hommes confrontés, au quotidien, à des mœurs nées d’un mode de vie urbain nouveau.

ETHNOGRAPHIE URBAINE

Le chapitre réservé à la vie de prostituée marocaine à Bousbir est un chef-d’œuvre d’ethnographie urbaine. Une description minutieuse des ambiances selon les moments de la journée.

« Bousbir a deux visages. Le matin, c’est le quartier le plus calme de Casablanca ; le soir, c’est l’animation bruyante et joyeuse d’un mûsem »

Le matin, Bousbir, ce quartier au style des médinas modernes, aux rues tracées au cordeau, contraste avec le reste de la ville. D’un côté, « la foule colorée, bruyante, indisciplinée de piétons et de véhicules aussi divers qu’inattendus : charrettes grinçantes, lourds tombereaux, cars automobiles, luxueuses voitures américaines, bringuebalants autobus, bicyclettes acrobatiques ». De l’autre, « le calme d’un petit village où seuls les piétons ont accès »

Les auteurs nous font pénétrer à l’intérieur des maisons du quartier, décrivant la distribution des logements et l’ameublement des chambres, s’adonnant à une sorte d’ethnographie privée, listant les objets. Un « mauvais sommier », un matelas de crin, une « table de nuit européenne », un plateau de cuivre, une théière…

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                                           TEXTE BOUSBIR LE QUARTIER RESERVE CP FLANDRIN

Un quartier complet contenant des centaines de petites maisons pittoresques et artistiques, le tout entouré d’un grand mur infranchissable, mais percé d’une grande porte flanquée de deux postes de garde l’un de la police municipale, et l’autre militaire et faisant ressembler cette agglomération aux grandes « Ksars » du Tafilalet.

C’est incroyable et vraiment curieux !

Mais ces murailles n’abritent pas un Ksar marocain toujours à la merci des coups de mains des harkas rebelles. Elles entourent la « CITE DU PLAISIR » où grouillent une quantité d’hétaïres de toute race, les mettant ainsi à l’abri des … et des sanglantes bagarres qui troublaient autrefois  la quiétude des habitants du quartier « BOUSBIR »

La Municipalité n’a pas fait les choses à demi, elle a finalement  confié l’exécution de ce petit village bruyant et rieur à deux de nos meilleurs architectes qui ont su donner aux maisons et rues de cette cité une tournure artistique et gracieuse qui en fait un éden digne des Milles et une Nuit, tellement que ces abonnées sont toutes entonnées de voir bien souvent dans leurs « murs » des touristes, de vrais touristes, attirés journellement par la renommée très justifiée de ce quartier.

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Rien n’a été oublié : un cinéma qui ferait pâlir de jalousie le « Palace », un Hammam (bains maures) qui semble un petit palais, une grande place dominant la campagne et entourée de nombreuses arcades où sont installés de nombreux marchands qui pourvoient ainsi à tous leurs besoins. Près de la porte d’entrée un souk, oui messieurs, un souk aussi beau que ceux des villes impériales de l’intérieur.

Partout ce sont fontaines enjolivées de mosaïques multicolores et le murmure de l’eau qui coule abondamment ajoute un charme de plus mêlant son bruit argentin aux clairs éclats de rire des jeunes femmes.

Des arbres et des plantes grimpantes à peine éclos, mais qui feront bientôt de ce quartier le coin le plus délicieux de Casa.

Oui ! C’est une belle curiosité dont je suis heureux de figer le souvenir par ce petit album qui en portera la renommée dans le monde entier.

Cité construite en peu de mois au bord de la ville indigène, cachée dans sa muraille qui garde jalousement son joyau.

Il s’agit d’un instantané de touristes « étrangers » 

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            Propos recueillis par Said Afoulous

 

Abdellah Naguib : Bousbir, «une greffe très mal perçue par les habitants de Derb Soltane», avait fait partie du circuit touristique exotique de Casablanca

 

Féru d’Histoire de Casablanca, Abdellah Naguib est né en 1937 à Derb As-Soltane. Depuis une quarantaine d’années, l’une de ses occupations favorites c’est de fouiner dans les archives écrites et orales en vue de reconstituer l’histoire de la ville de Dar el Beida. Pour ce faire il ne dédaigne pas de se lancer dans des recoupements d’enquêteurs patients et méticuleux. Au fil de ses recherches, il rassemble une très riche collection personnelle en documentation iconographique et autres sur l’ancienne médina, mais aussi et surtout la Nouvelle médina (Derb As-Soltane) où il avait vécu. C’est ce «centre historique» où naquit le club du Raja qui s’appelait à l’origine Al-Fath, et avait son siège face au marché Jmia’, local actuellement occupé par un marchand de gâteaux. A quelque pas de là, il y a le mur d’enceinte de l’ancien Bousbir longeant rue Ghazi. Ce qu’il rassemble, il aime le partager en usant des technologies de l’information les plus usuelles grâce à la toile où l’on peut visiter son site riche d’infos : http://www.histoiredecasablanca.ma

  1. L’Opinion: Pourquoi Bousbir est transplanté à Derb Soltane d’après vous ? Abdellah Naguib: Je pense que la motivation première du Protectorat pour la construction du quartier réservé dit Bousbir à Derb Soltane c’est de l’éloigner du quartier européen. Au début, on avait pensé l’installer à Ain Sebaa et ensuite à Jonquière près de Derb Kabir. Après, le choix s’est porté sur le cœur de Derb Soltane. Ce n’est pas anodin loin s’en faut. En ancienne médina, la naissance du quartier réservé est intervenue à cause de la présence militaire qui fait de Casablanca la première garnison avec des militaires et des marins. A un moment donné, on se sentait à l’étroit, il fallait chercher plus d’espace. Et puis Bousbir devenait encombrant à proximité du centre de la ville européenne gênée aux entournures. Il fallait le mettre à l’écart. Après avoir eu pour origine la présence militaire, Bousbir à Derb Soltane devient une attraction touristique exotique évoquée en termes colorés par les guides touristiques, une sorte d’Orient de carte postale. La première ligne de trolley bus est justement celle qui desservait Bousbir en venant par la Route de Médiouna, actuelle avenue Mohammed VI, pour passer devant le fameux cinéma Chaouia avant de bifurquer par la rue d’Abyssinie et s’arrêter juste devant le portail d’entrée du quartier réservé. Il y a les attaches du réseau électrique des trolley bus visibles encore aujourd’hui sur le mur. Le trolley bus desservait bel et bien le quartier réservé dans les années trente, quarante et cinquante comme lieu faisant partie du circuit touristique de la ville. Enfants du quartier Derb Soltan, il nous arrivait de voir des taxis à la file qui venaient de la ville européenne transportant des touristes empressés de prendre des photos de ce qui était une des plus importantes curiosités exotiques de la ville coloniale qu’on ne pouvait voir qu’à Casablanca. L’Opinion: Quelles images gardez-vous de l’époque ? Abdellah Naguib: Parmi les images que les enfants espiègles de l’époque des années quarante et début cinquante à Derb Soltane ont gardé, c’est celle du redoutable portier Lahsen Laqraa. Il donnait la chasse aux enfants qui venaient espionner ce qui se passait à l’intérieur du quartier chaque fois que le grand portail s’ouvrait pour livrer passage à des charriots tirés par des chevaux et portant des marchandises dont des stocks de boissons alcoolisées. Il y avait aussi le policier Thomas dont le nom a été donné par la suite à une rue du côté du cinéma L’Arc au centre de la ville. Il officiait dans un commissariat à quelques encablures du hammam Chiqui. Enfant, je passais par les environs souvent allant de la rue où habitait ma famille, rue Monastir, vers Carrière Carloti en passant par la rue Smyrne. Un autre élément qui attirait l’attention d’observateurs avertis c’est une activité suspecte de transbordement par-dessus le mur d’enceinte de sacs de marchandises de contrebande, sans doute des stocks d’alcool et la vitesse avec laquelle on effectuait ces opérations pour ne pas être vus par-dessus un mur qui devait avoir deux mètres de hauteur. C’était comme un rituel tous les jours dans cette ruelle où il n’y avait pas beaucoup de passants. La rapidité acrobatique avec laquelle le manège est exécuté à chaque fois révélait la nature d’activité illégale. En ce temps-là, le cinéma Mauritania n’existait pas encore. A côté de la porte de Bousbir, il y avait une petite placette. Je me souviens avoir vu Houcine Slaoui chanter dans une halqa près d’un arbre qui existe toujours. Il y avait deux cafés sur la placette. J’ai vu son luth posé sur un tabouret. Cette image est devant mes yeux. Il allait se reposer dans un café de la placette en attendant que ses spectateurs prennent place. L’Opinion: Quelle perception des Marocains pour Bousbir? Abdellah Naguib: Une perception très négative. On était convaincu que c’est le colonialisme qui a décidé de créer ce lieu en plein milieu de la ville de la résistance, comme un défi. La population de Derb Soltan voyait cette institution comme une greffe contre-nature. Le mot Bousbir était tabou, on ne pouvait pas le prononcer en public chez soi. Il y avait certes des lieux de prostitution dans d’autres quartiers comme les bidonvilles de Ben Msik ou des maisons closes, notamment en ancienne médina comme le Cheval Blanc à el Arsat, ou encore rue la Croix Rouge ou encore à Ain Chok mais Bousbir avait un caractère particulier.

4/1/2014

                                                         

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